Alone Street (An Eclipse of Moths) – 2018-2019 – Digital pigment print – 148×247 cm – Courtesy Gregory Crewdson, Galerie Templon
Derniers jours pour découvrir la superbe exposition consacrée au photographe américain Gregory Crewdson au musée de la photographie à Charleroi.
«Edward Hopper a exercé sur moi une influence déterminante en tant qu’artiste (…) Emergeant d’une tradition clairement américaine, son œuvre aborde les thèmes de la beauté, de la tristesse, de l'aliénation et du désir» confiait Gregory Crewdson lors d’une interview. Si l’Amérique n'est plus la même qu’au début du XXe siècle, le travail photographique – cinématographique même, au sens où l’artiste compose ses images comme des films – entretient une envoûtante parenté avec la peinture d’Edward Hopper. Nombre des toiles de l'auteur de Nighthawks sécrètent des thèmes réinventés par Gregory Crewdson dans une série photographique comme Sous la surface des roses. L’écrivain américain Russell Banks décèle néanmoins chez ce dernier «une pointe d’ironie, presque d’autodérision, telle une lame affûtée entaillant la trouble mélancolie qui baigne ses images et leur confère un réalisme à la fois sévère et affectueux, un humour narquois qui corrigent le regard plus doux, plus illustratif de Hopper».

«Tout l'enjeu est de créer son propre monde. Le mien est un décor sur lequel je projette mes propres drames psychologiques» Gregory Crewdson
Extraordinaire portraitiste de l’Amérique moyenne – les laissés-pour-compte du capitalisme cynique et triomphant –, Gregory Crewdson dévoile depuis une trentaine d’années les fragments d’un monde crépusculaire. Son œuvre nous sidère dans sa manière d’entremêler une dimension autobiographique au portrait d’une Amérique sans gloire, théâtre d’une humanité rongée par une angoisse sourde, ruisselante d’abattement et d’ennui. Dans sa préface pour l'ouvrage Sous la surface des roses, Russell Banks souligne ainsi que «Gregory Crewdson est plus un cartographe du quotidien qu’un pur photographe, le cartographe d’un quotidien spécifiquement américain, distillant violence, mélancolie et solitude corrosive». Car les rues désertées, lieux de prédilection de ses créations conçues comme des scènes de cinéma, abritent un monde désenchanté où les rares humains sont «présentés avec compassion, sans aucun jugement».

Cette exposition réunit donc des œuvres issues des trois séries conçues entre 2012 et 2022. Envisagées comme une trilogie, elles déploient une vision inédite sur une décennie de création, dévoilant les deux versants, intime et politique, de l’univers qui a imposé Gregory Crewdson comme l’une des figures majeures de la photographie. Cathedral of the Pines et An Eclipse of Moths marquent une étape essentielle en raison de l’intimité dont elles vibrent, cristallisée par les lieux où furent réalisées les images, profondément connectés à la vie du photographe, de sa compagne et collaboratrice Juliane Hiam et de leurs enfants. Cette trilogie, remarquablement clôturée par Eveningside, révèle les articulations majeures de l’art de Gregory Crewdson, dans une oscillation entre le poétique et le politique, entre la sensibilité pudique d’un homme et le regard qu’il porte sur le ressac frappant un monde inexorablement happé par une mort lente. Soit une exposition qui déplace avec finesse, intelligence et sensibilité notre regard sur l’Amérique contemporaine.
Jusqu'au 17 mai au musée de la photographie à Charleroi.


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